mercredi 23 janvier 2008



Quelle étourderie ! Virginité bafouée
De cette feuille par une sombre tache !
Quelle idiotie ! La priver de la volupté
De mots doux et bien écrits,
Phrases courtes ou à rallonge,
Majuscules, minuscules et encore
Points, virgules, merveilleuse ponctuation !

Mais non, l’encre folle se libère et se promène,
Décide seule de souiller un nouvel hymen
Qui aurait pu apporter tant !
Laissez la trente secondes et voilà
Ce que cela donne, Madame s’en va
Et cause, la mine bien moqueuse, une onde
De choc dévorante, riant de son irréversibilité.
Point de vide et d’abstraction, le noir de jais
S’empare peu à peu de la contrée d’Ivoire,
Un fleuve de nuit coule sur la banquise,
Et moi, silencieux, apprécie d’un œil rêveur.

Sorte de continent fissuré, la feuille plutôt
Mécontente, ne sait plus que faire de sa dignité,
Elle a tort, pourtant ! Car loin d’être infructueux,
Cet arrangement plutôt bizarre insuffle à mes yeux
Ebahis, l’image haletante d’un contraste en mouvement,
Une étoile d’ébène explosant dans un grand silence blanc,
Un univers satiné glissant doucement vers un espace vide,
Une expansion magistrale à laquelle il faut reconnaître
La force du vainqueur : point de mots, de phrases
Ou de ponctuation, tout s’est joué sur une simple
Prolifération.

Chapeau bas Madame, le goût sucré du langage
Sera pour une autre fois, je laisse à votre seigneurie
La spontanéité, la sauvagerie et l’envie démesurée
De gagner, de posséder et de revendiquer le droit
Légitime d’exister, sans être l’objet d’une manipulation,
Servir d’outil ou d’eau de Plume, c’est tout à votre honneur,
Chapeau bas, Madame, chapeau bas.

Quant à la dignité de notre feuille, celle-ci attendra.

(Edition I)

dimanche 20 janvier 2008




Un coup de tonnerre dans le sable,
Et le bleu assourdissant.
Ma gloire fanée au sommet du pyramidion
Et l'or terni d'un empire décadent,
Pleurent la belle Sirius à la source des étoiles.
Le reflet exquis des pluies d'Avalon
Rejoint le secret des cristaux de Lune:
Ta main couchera le sablier, fixant
Mon coeur d'éther débordant.
L'horizon se dissipe, et l'équinoxe se brise,
Le faible éclat des âmes évanescentes
Revient à l'essence des mots d'Orion.
Retourne au coeur des flammes, Phénix irisé,
Laisse moi voyager vers les cataractes infinies,
Tombant au bas des grands lacs d'argent.
Le Grand Oeuvre vit dans quelque désert,
Aride, et cruel, aux hautes dunes de safran.
Un coup de tonnerre dans le sable,
Et ce bleu assourdissant.

Un ciel morne, une atmosphère remplie d’âmes grises. Ce premier lundi d’Octobre est une journée noyée dans ce flux immuable de jours qui défilent, se ressemblant tous mais revendiquant leur droit d’exister sur leurs prédécesseurs. La musique rend la pensée féconde. D’une façon bien étrange, elle alimente la réflexion. C’est l’interprétation de chacun qui forge sa symbolique. Mon regard est rivé sur ce qui s’étend au-delà de cette fenêtre. L’enseigne de la pharmacie absorbe mon esprit dans les clignotements de ses croix électriques bleues et vertes ; m’entraînant dans un vortex qui finit par transcender ma propre conscience. Un monde est crée à l’intérieur, un autre se disloque à l’extérieur. La symétrie appelle le Chaos, le néant et le tout tentent de coexister. La croix lumineuse semble être le dernier vestige d’une réalité qui s’est déjà défragmentée sous mes yeux. Je me laisse emporter par la musique et m’enfonce un peu plus sous les draps de la solitude. C’est à moi de reconstruire ce monde ; mon monde. Ma preuve d’existence je l’abandonne à cette enseigne électrique et descends dans les strates ténébreuses de mon âme ; pour y trouver la force de rebâtir ce que je suis en train de perdre.


I don’t wanna be old and sleep alone


Comme Kafka Tamura je ressens le malaise de l’être, mais contrairement à lui je ne suis pas sous le joug d’une malédiction. Ou peut être suis-je ma propre malédiction.


La plume est interprète de l’âme


Est-ce vrai ? Suis-je en train de commettre un acte purement créateur ou cette écriture devient elle nécessaire pour me prouver que je suis au Monde ? Ne suis pas un doublon d’Agilulfe, coincé dans son statut de chevalier inexistant ? La croix s’illumine une fois de plus et me rappelle à l’ordre. Il faut que je retourne dans l’autre réalité, celle à laquelle j’appartenais avant d’entrer dans la sphère de mon esprit. Je ressors de cette caverne d’ébène, sillonne une fois de plus la route qui me conduit vers cette vérité matérielle que je connais depuis dix neuf années déjà.
Les chaises de bois sont inoccupées, les tables appellent des plateaux, des plats, des boissons pour calmer leur solitude. La faible lueur du jour se réfléchit sur ces surfaces polies à la cire d’abeille. La croix scintille toujours; à vrai dire, elle ne s’est jamais arrêtée de scintiller.



Mon galion prend l'eau, il est percé de toutes parts, cassé de tous les côtés - il coule. Il brûle ardemment, tout à son bord devient poussière et s'envole dans la nuit noire; mes espoirs, mes joies, mon amour, mes souvenirs. Je suis laissé, abandonné à la barre, amiral décadent de mon état, je suis corrompu par quelque chose que je croyais ne jamais pouvoir arriver et pourtant, je suis devant le fait accompli : je me suis trompé, et je suis tout seul, sur ce raffiot qui tend vers les abysses. Quelles sont les eaux qui vont me prendre ? Des eaux glaciales de l'extrême Nord, joignant à leur blancheur stérile des montagnes de glace, immenses, dangereuses, mortelles ? Ou bien mon âme se noiera t-elle dans ces lacs tropicaux, aux températures envoûtantes et aux couleurs turquoises - grandes déesses liquides plus précieuses que tous les joyaux de la couronne ? Non, l'eau qui m'attend ce soir est noire, c'est l'eau de la peur, l'eau de ma propre haine; c'est mon âme voyageant parmi les ondines, démunie de grâce dans sa lourde avancée vers une éternelle oasis dont je ne connaîtrai jamais la localisation. Mes mains sont impuissantes, elles sont posées sur la barre qui elle se brise et tournoie, se casse devant mon incapacité à répondre et à reprendre le dessus. Mes mains sont impuissantes elles contiennent toute mon inaptitude à regarder la vie dans les yeux et lui dire ses mystères. J'aurais dû faire comme Corto Maltese - me tailler moi même une ligne de chance au couteau. Mon corps ne tremble plus, mes sentiments m'abandonnent - hé n'est-ce pas la première des règles que l'on suit ! " Abandonnez le navire ! ". Je ne leur en veux pas, il ne font que se plier au code. Je les vois tourner ça et là, se rejoindre, rire ensemble, pleurer , se remémorer. Ils se réunissent et apportent une lourde structure à ce voile noir qui planne au dessus de ma tête. Mon coeur, minuscule luciole perdant de son éclat m'abandonne à son tour et part les rejoindre. Il se place au centre comme un soleil dans son système, et les autres lucioles le suivent, tournent en orbite autour de lui. Mon âme est là, juste au dessus - sous la forme d'un astrolabe - avec ses multiples cercles et ses globes dont j'ai essentiellement fourni la matière. Je vacille pendant un moment et rebaisse les yeux à terre, où je vois cette eau poisseuse qui m'est déjà arrivée aux chevilles. Si mon orgueil n'avait pas été le plus fort comme d'habitude, qui dit que je serais en train de couler ?! Non je serais encore sur mon galion , la barre entre les mains, sillonant les mers infinies de mon esprit ! Une bouteille à la mer ? Les larmes coulent à flots sur mes joues tandis que l'astrolabe accélère la cadence, comme pour insuffler à toute cette scène pathétique le rythme du dernier mouvement d'une symphonie, dont les cordes des violons crissent en signe de désespoir. Ou est ce pour m'inciter à réagir ? Je ne sais pas... Je ne sais pas ! Laissez moi maintenant ! J'enfouis mon visage dans mes mains et libère ce cri destructeur qui côtoie les frontières de mon corps depuis tant de décennies. Suis je vraiment en train de perdre la partie ? Autour de moi tout est feu, tout est noir, tout ne sert plus à rien. Je fais partie d'une Existence qui se défragmente. Le rythme s'accélère, les tambours me criblent de leurs reproches, ils martèlent mon corps de leur affinité sismique sur mon âme flottante presque. Je ré-ouvre les yeux, tout tournoie, tout se succède mais tout replonge dans le néant, le flux paraît incontrôlable. Attends. J'ai déjà vu ça quelque part... Oui ça y'est je me souviens. Ce torrent de pensées indomptable, tu l'as déjà vécu. Tout est cycle, tout part et tout revient. Suis je dans le cycle ? Mon prestige va t-il revenir ? L'astrolabe va t-il enfin se briser pour me rendre mon âme ? L'eau est à la hauteur de ma taille. Le rythme s'accélère. Il est trop tard de toutes les manières. La balance ne prend même pas la peine d'osciller entre mes maigres espoirs et les poids qui surplombent mon fardeau et qui s'ajoutent à la valeur de toutes les phrases depuis le début. Je dois mettre fin à tout ça, je dois sceller ce qui ne peut être fermé. Je dois verrouiller une porte sans cadenas, bâtir un point final pour un texte qui ne devrait pas en comporter. Si je fais ça je rompts moi même le torrent de pensées et d'idées qui déferle à l'intérieur de mon esprit depuis tout à l'heure. L'eau est froide, cette mélasse a déjà atteint mon cou, je n'en ai plus pour longtemps. Fais le, fais le... Fais le bon sang ! Casse la syntaxe, ré absorbe tes phrases, tes mots, tes morphèmes - la moindre lettre que tu trouveras, la plus petite occurrence de ponctuation que tu verras ! Casse la barrière et repasse de l'autre côté du miroir, il ne reste que toi, ***** ! Ne nous fais pas défaut ! Mets fin à toute cette mascarade !

Fais le maintenant !

Son galion prend l'eau, mais le temps s'est arrêté, l'astrolabe a interrompu sa course. L'eau reste à son cou, le feu dévore la même planche; la même voile indéfiniment. Et moi, menant ma propre barque au sortir du miroir d'améthyste, je navigue à nouveau sur le lac fixe de mon état conscient. J'entends encore ses paroles suppliantes, sa voix qui résonne dans la demi carcasse de son navire, et toute la confiance qu'il a placée en moi pour le sauver de la noyade. Je pagaie vers la sortie, avec tout ce tableau de désolation qui me suit, telle une nouvelle ombre blanche allumée par un soleil noir estompé. La symphonie a freiné son avancée, le quatrième mouvement fini, il ne lui reste plus que son cinquième. Je relève les yeux et regarde vers la réalité qui se fait toute proche, je ne vais pas tarder à la rejoindre - il nous reste le cinquième, et je te sauverai, un jour ou l'autre je te sauverai, je te le promets. Il est temps pour moi, vieux frère, d'exaucer ton voeu - je vais casser la syntaxe, et me renvoyer dans le monde des réels. Attends moi au plus profond de l'énigme des Arcanes, je vais venir te prêter main forte, j'en fais le serment.



Cette phrase, c'est la totalité des paroles qui sont condamnées à rester latentes - c'est le spectre du langage à jamais renvoyé dans les limbes de la mort. Quelle vérité, quelle existence possible pour ce qui reste tapis dans le virtuel ? Peut on accueillir à bras ouverts une silhouette en pointillés, totalement vide ? La non présence du signifiant et de son signifié; et l'exil forcé du référent par l'énonciateur - plongeant son désir et sa possibilité d'actualisation dans les ténèbres les plus épaisses. Toute la charge du désastre pèse sur un " potentiellement ", car en lui-même, et dès sa réalisation, il s'efface, laissant pour seule preuve du flux qui l'a autrefois animé un creux, une altération absolue de sa constitution. Outre l'évanouissement du langage, c'est l'amour propre de l'énonciateur qui se glace et éclate, comme pour accompagner la felure provoquée par un phonème absent, retiré, refoulé.

Sur le balcon comme un oiseau,
Je projette de m'envoler sans entrave.
Sur les sentiers comme un vagabond,
J'envisage de trouver ma moitié perdue.
Sur l'océan comme un marin,
J'espère tirer des tréfonds l'or de mon destin.

Et ce vent qui me transporte et qui
Serre mon corps contre la douceur des nuages.
Et ce paysage qui m'appelle et qui
Exorte mes yeux à livrer leur eau cristalline.
Et ce continent liquide qui m'enchante et qui
Etreint mon âme contre la chaleur du coeur de ses ondines.

Ces trois éléments fondamentaux à toute ma pleine existence,
Rallument et attisent le feu dévorant qui sommeillait en moi jusque
Dans les limbes de mon imagination, là-bas peu à peu,
L'ombre grandissante d'Orphée couvre et sublime mes sentiments.

Et la lyre, magnifique et transcendentale, puisera
Dans la source du Fleuve de mes pensées et y verra
Cette emeraude éclatante des sylphides.
Et la lyre, envoûtante et intemporelle, trouvera
Ce grand coffre enchaîné aux plaques d'argent et y découvrira
Ce saphir étincelant des ondins.
Et la lyre, puissante et délicate, percera
Le secret des esprits de la création et en tirera
Ce rubis brûlant des salamandres.

Joyaux triomphants, dans quelques grands et profonds mystères,
Eveillent un monde jusques alors teinté de gris,
Les cordes fines et légères invoquent l'écho des eaux endormies,
Goutte de vie et fleurs d'aquarelles, sont renaissance
De ce lac de couleurs chaudes et animées.

Danse le Génie de mon inspiration.
Danse la Muse de mon imagination.
Dansez à votre gré et venez tous deux éclairer
De votre lumière aveuglante, la terrible stérilité,
Blancheur effrayante, de cette page que je regarde,
Observe, contemple et convoite.

Le linceul de l'instant présent s'étend, grand, étoilé, teinté des sentiments éphémères. Le globe du feu ardent virevolte et s'empare de ces morceaux, imbriqués, du grand avatar du ressenti. Quand l'eau douce se mêle à ce feu et distille chaque parcelle de lumière entravée par ce monde personnel et fragmentaire, c'est là qu'elle frappe -
Un son vide, un son de l'absence; retentit et ré avale dans le Tartare, la profusion des éléments incandescents - planants çà et là, au dessus de cette oasis intarissable que tu es. Mais toi qui viens avec la dissonance, toi qui n’es que l'image de l'altération, que veux-tu corrompre en invoquant la banquise et le désert?
La distillation est gagnée par les gels de ta volonté ô redoutable Son. Que viens-tu lacérer ce voile stellaire, hurlant de douleur s'en remettant à l'athanor de Chronos ? D'où te viennent la haine et la colère flamboyantes dans ton grand oeil rouge ?
Je suis nu face à toi et désarmé- tu as grandis dans ce grand flot noir que je n'aurais su prévoir, accompagné de ce son qui me glace et m'exile hors du domaine de la Présence.
La ligne des songes se raidit et se brise, l'onde atteint la berge et voyage en dehors des frontières - la Terre devient Eau et Eau la Terre,
Rafales par milliers me heurtent et m'emportent, loin de tout, loin de Moi -La résonnance est à mon Etre ce que la dissonance est à ta Corruption,
Ce son déjà, catastrophe d'Icare, m'estompe et me perd.



Halo de poussière du plus profond de mon âme,
toi que les années n'ont en rien effacé - lien d'argent
de mes sentiments, adéquation de mes humeurs.
Dos à dos nous sommes une fois de plus, sans
nous contempler l'un l'autre telle est la règle - main
dans la main nous restons alors que nos consciences
vacillent, à la faveur de l'autre, miroir de l'eau de nos rêves,
éternel.



Tu es le jour comme je suis la nuit - insaisissable felure dans
l'espace de notre coexistence - Je suis la Lune et tu en es la face
cachée aux yeux de tous, brillant comme un phare au plus profond
de mon esprit - récupère les pensées qui s'égarent, redonne le pouvoir
de naviguer à ton bateau qui n'a plus de voiles - déchirées, par toutes
les tempêtes du ressenti.



Reminiscence de la présence, tu es mon ombre comme je suis
la tienne - noire ou blanche selon notre nature.
Et le versant éclairé te révèle au grand jour, assis dans l'herbe
rare à contempler les nuages - que je sculpte selon les variations de mon âme.



Je suis la symphonie pure et tu en es la distorsion, implaquable
désacord qui casse la portée et altère la rythmique.
Mais tu n'es pas seul et les sons s'assemblent, comme pour
sublimer ces deux fragments que nous sommes, jumeaux
à jamais différents - mais qui complètent la pièce manquante
de l'être.



Aide moi, je suis le silence de toute musique comme
tu es le vide dans la profusion.
Nous sommes ici, harmonie de la dissonance.


Je m'avance sans peur et sans regrets au milieu de la grande cour, glacée par cette nuit de Janvier. Seuls les quelques réverbères osent éclairer la surface plane et inintéressante d'une place pavée, perdue en quelque endroit du monde - mais que je connais, moi. Je suis fatigué, vraiment épuisé, et je l'admets : j'ai beaucoup de mal à rester ne serait-ce que debout. Mes yeux moribonds sondent le vide pour y trouver une parcelle de réconfort, un port d'attache - une toute petite chose qui accueillerait mon désir de jeter l'ancre, et de cesser l'errance sans but qui me hante et qui m'anime. Car elle est bien là, elle me ronge. Le froid hivernal mord mon corps de ses crocs, et me rappelle à l'ordre. Je l'étreins et la regarde une dernière fois, replonge mon regard dans ses courbures noires, encore captif de ce contraste qui la régit, et qui possède toujours un grand empire sur moi. Plutôt que de parler de solution, plutôt que de prononcer le mot de nécessité, je crois que c'est juste autre chose. Quelque chose de plus simple : une étape. Un des seuils que je dois passer dans l'ascension de l'escalier des réels. Ce n'est pas un obstacle, ce n'est pas une hantise - elle n'existe pas en tant qu'anima de ma présence , elle est simplement moi même, une partie communiquant avec d'autres instances. Elle est un élément à la fois détaché et enraciné de mon esprit, et dès sa naissance, elle a décidé de s'accomplir, pour moi et pour elle, c'est comme ça que nous la concevons. Son existence repose dans une fin que je ne suis pas apte à comprendre, et peut être même accepter ; je peux le dire : elle me dépasse. Mais une fois partie, ressentirai-je la même sensation de plénitude, l'extraordinaire sérénité qui me recouvrait ? Et puis l'addiction, les erreurs égarées, les apories acceptées et filées...
Je dois le faire - pour achever ce qu'elle avait commencé d'achever, pour remettre à l'univers cette part de moi-même si ardente, cette part du feu.

Le Loup du solstice continue à mordre avec puissance, tandis que ma main cherche le briquet dans ma poche. Un cliquetis, et la famine hystérique s'empare d'elle. Le génie rougeâtre dévore le papier, l'encre distillée rejoint les confins de la nuit - je la lâche vers le sol. Le radeau descend, plein de legèreté, se consumant , lui et sa présence dans le monde. Elle touche la terre, la mystique est libérée. Le langage brise le carcan et reprend sa place dans l'insaisissable, l'inspiration tournoie en spirale au dessus de ma tête - le feu gagne le terrain entier, mais n'immole rien. Alors que moi même je suis sa proie, je vois les lettres d'encre épaisse chanter comme les sirènes et remonter le courant des flammes, comme pour retourner à l'origine - mon coeur et mon esprit. Bientôt, la grande aiguille indique la fin, tout se termine en un battement de paupières. Il ne reste rien, l'intégralité est retourné au cosmos. L'Ordre et le Chaos se sont stabilisés, attendant, ensommeillés, leur prochaine rencontre afin d'enfanter le langage.
Je remets le briquet dans ma poche, mon regard encore teinté des sentiments ignifuges. Je repars, empruntant le même sentier qu'à l'aller, mais celui ci me paraît différent, et c'est à cette pensée que je sais que j'ai perdu quelque chose, quelque chose qui s'est envolé dans l'impalpable. Mais ce sentiment, bizarrement, me semble doux. La fatigue disparaît un peu, je prends le chemin du retour et, m'en étant extirpé juste pour une heure, je reprends ma place, laissée vacante, dans la chronologie des évènements.