dimanche 20 janvier 2008




Mon galion prend l'eau, il est percé de toutes parts, cassé de tous les côtés - il coule. Il brûle ardemment, tout à son bord devient poussière et s'envole dans la nuit noire; mes espoirs, mes joies, mon amour, mes souvenirs. Je suis laissé, abandonné à la barre, amiral décadent de mon état, je suis corrompu par quelque chose que je croyais ne jamais pouvoir arriver et pourtant, je suis devant le fait accompli : je me suis trompé, et je suis tout seul, sur ce raffiot qui tend vers les abysses. Quelles sont les eaux qui vont me prendre ? Des eaux glaciales de l'extrême Nord, joignant à leur blancheur stérile des montagnes de glace, immenses, dangereuses, mortelles ? Ou bien mon âme se noiera t-elle dans ces lacs tropicaux, aux températures envoûtantes et aux couleurs turquoises - grandes déesses liquides plus précieuses que tous les joyaux de la couronne ? Non, l'eau qui m'attend ce soir est noire, c'est l'eau de la peur, l'eau de ma propre haine; c'est mon âme voyageant parmi les ondines, démunie de grâce dans sa lourde avancée vers une éternelle oasis dont je ne connaîtrai jamais la localisation. Mes mains sont impuissantes, elles sont posées sur la barre qui elle se brise et tournoie, se casse devant mon incapacité à répondre et à reprendre le dessus. Mes mains sont impuissantes elles contiennent toute mon inaptitude à regarder la vie dans les yeux et lui dire ses mystères. J'aurais dû faire comme Corto Maltese - me tailler moi même une ligne de chance au couteau. Mon corps ne tremble plus, mes sentiments m'abandonnent - hé n'est-ce pas la première des règles que l'on suit ! " Abandonnez le navire ! ". Je ne leur en veux pas, il ne font que se plier au code. Je les vois tourner ça et là, se rejoindre, rire ensemble, pleurer , se remémorer. Ils se réunissent et apportent une lourde structure à ce voile noir qui planne au dessus de ma tête. Mon coeur, minuscule luciole perdant de son éclat m'abandonne à son tour et part les rejoindre. Il se place au centre comme un soleil dans son système, et les autres lucioles le suivent, tournent en orbite autour de lui. Mon âme est là, juste au dessus - sous la forme d'un astrolabe - avec ses multiples cercles et ses globes dont j'ai essentiellement fourni la matière. Je vacille pendant un moment et rebaisse les yeux à terre, où je vois cette eau poisseuse qui m'est déjà arrivée aux chevilles. Si mon orgueil n'avait pas été le plus fort comme d'habitude, qui dit que je serais en train de couler ?! Non je serais encore sur mon galion , la barre entre les mains, sillonant les mers infinies de mon esprit ! Une bouteille à la mer ? Les larmes coulent à flots sur mes joues tandis que l'astrolabe accélère la cadence, comme pour insuffler à toute cette scène pathétique le rythme du dernier mouvement d'une symphonie, dont les cordes des violons crissent en signe de désespoir. Ou est ce pour m'inciter à réagir ? Je ne sais pas... Je ne sais pas ! Laissez moi maintenant ! J'enfouis mon visage dans mes mains et libère ce cri destructeur qui côtoie les frontières de mon corps depuis tant de décennies. Suis je vraiment en train de perdre la partie ? Autour de moi tout est feu, tout est noir, tout ne sert plus à rien. Je fais partie d'une Existence qui se défragmente. Le rythme s'accélère, les tambours me criblent de leurs reproches, ils martèlent mon corps de leur affinité sismique sur mon âme flottante presque. Je ré-ouvre les yeux, tout tournoie, tout se succède mais tout replonge dans le néant, le flux paraît incontrôlable. Attends. J'ai déjà vu ça quelque part... Oui ça y'est je me souviens. Ce torrent de pensées indomptable, tu l'as déjà vécu. Tout est cycle, tout part et tout revient. Suis je dans le cycle ? Mon prestige va t-il revenir ? L'astrolabe va t-il enfin se briser pour me rendre mon âme ? L'eau est à la hauteur de ma taille. Le rythme s'accélère. Il est trop tard de toutes les manières. La balance ne prend même pas la peine d'osciller entre mes maigres espoirs et les poids qui surplombent mon fardeau et qui s'ajoutent à la valeur de toutes les phrases depuis le début. Je dois mettre fin à tout ça, je dois sceller ce qui ne peut être fermé. Je dois verrouiller une porte sans cadenas, bâtir un point final pour un texte qui ne devrait pas en comporter. Si je fais ça je rompts moi même le torrent de pensées et d'idées qui déferle à l'intérieur de mon esprit depuis tout à l'heure. L'eau est froide, cette mélasse a déjà atteint mon cou, je n'en ai plus pour longtemps. Fais le, fais le... Fais le bon sang ! Casse la syntaxe, ré absorbe tes phrases, tes mots, tes morphèmes - la moindre lettre que tu trouveras, la plus petite occurrence de ponctuation que tu verras ! Casse la barrière et repasse de l'autre côté du miroir, il ne reste que toi, ***** ! Ne nous fais pas défaut ! Mets fin à toute cette mascarade !

Fais le maintenant !

Son galion prend l'eau, mais le temps s'est arrêté, l'astrolabe a interrompu sa course. L'eau reste à son cou, le feu dévore la même planche; la même voile indéfiniment. Et moi, menant ma propre barque au sortir du miroir d'améthyste, je navigue à nouveau sur le lac fixe de mon état conscient. J'entends encore ses paroles suppliantes, sa voix qui résonne dans la demi carcasse de son navire, et toute la confiance qu'il a placée en moi pour le sauver de la noyade. Je pagaie vers la sortie, avec tout ce tableau de désolation qui me suit, telle une nouvelle ombre blanche allumée par un soleil noir estompé. La symphonie a freiné son avancée, le quatrième mouvement fini, il ne lui reste plus que son cinquième. Je relève les yeux et regarde vers la réalité qui se fait toute proche, je ne vais pas tarder à la rejoindre - il nous reste le cinquième, et je te sauverai, un jour ou l'autre je te sauverai, je te le promets. Il est temps pour moi, vieux frère, d'exaucer ton voeu - je vais casser la syntaxe, et me renvoyer dans le monde des réels. Attends moi au plus profond de l'énigme des Arcanes, je vais venir te prêter main forte, j'en fais le serment.