
Quelle étourderie ! Virginité bafouée
De cette feuille par une sombre tache !
Quelle idiotie ! La priver de la volupté
De mots doux et bien écrits,
Phrases courtes ou à rallonge,
Majuscules, minuscules et encore
Points, virgules, merveilleuse ponctuation !
Mais non, l’encre folle se libère et se promène,
Décide seule de souiller un nouvel hymen
Qui aurait pu apporter tant !
Laissez la trente secondes et voilà
Ce que cela donne, Madame s’en va
Et cause, la mine bien moqueuse, une onde
De choc dévorante, riant de son irréversibilité.
Point de vide et d’abstraction, le noir de jais
S’empare peu à peu de la contrée d’Ivoire,
Un fleuve de nuit coule sur la banquise,
Et moi, silencieux, apprécie d’un œil rêveur.
Sorte de continent fissuré, la feuille plutôt
Mécontente, ne sait plus que faire de sa dignité,
Elle a tort, pourtant ! Car loin d’être infructueux,
Cet arrangement plutôt bizarre insuffle à mes yeux
Ebahis, l’image haletante d’un contraste en mouvement,
Une étoile d’ébène explosant dans un grand silence blanc,
Un univers satiné glissant doucement vers un espace vide,
Une expansion magistrale à laquelle il faut reconnaître
La force du vainqueur : point de mots, de phrases
Ou de ponctuation, tout s’est joué sur une simple
Prolifération.
Chapeau bas Madame, le goût sucré du langage
Sera pour une autre fois, je laisse à votre seigneurie
La spontanéité, la sauvagerie et l’envie démesurée
De gagner, de posséder et de revendiquer le droit
Légitime d’exister, sans être l’objet d’une manipulation,
Servir d’outil ou d’eau de Plume, c’est tout à votre honneur,
Chapeau bas, Madame, chapeau bas.
Quant à la dignité de notre feuille, celle-ci attendra.