
Elle se cogna. Et encore, encore, et encore. Elle n’arrêtait pas de se heurter à ces murs décrépis, lavés par les averses du ciel triste. Ses pieds foulaient cette ruelle investie d’une neutralité effrayante, elle ne l’aiderait pas dans son tourment, elle était indifférente, c’est ça : la ruelle était indifférente. Sa respiration était forte, chaque inspiration était une douleur, chaque expiration tentait de parler aux murs, qui immédiatement, absorbaient un propos évanoui dès sa naissance. Les bruits de la ville la submergeaient, les klaxons, les moteurs, les conversations des passants, perceptibles au loin, étouffées par les parapluies. Cette pluie martelait le sol, le perçait en ondes qui engendraient d’autres ondes, et cela ne se terminait jamais.
Elle trébucha et tomba lourdement par terre. Au tapis d’eau s’étendant sur le sol, elle offrit l’eau qui perlait de ses yeux. Elle se releva péniblement et s’adossa à un de ces murs antipathiques, puis elle regarda une fois de plus ses mains teintées de rouge. Le sang ne voulait pas partir, le ciel avait beau laver la ville de ses péchés, il n’arriverait sans doute jamais à effacer celui ci. Les sanglots revinrent une fois de plus à cette vision. Le sang ne voulait pas partir. Et son esprit fut un pot pourri d’idées qui transmettaient la peur entre elles, comme si tout avait été contaminé par cette double trace rouge. Qu’allait elle traverser maintenant ? La police se mettrait elle à sa recherche ? Qu’allaient penser les autres, ses amis, sa famille ? Le monde avait basculé. Elle se tenait accrochée désespérément à un plan qu’elle avait éclaté, le paradigme de son existence était bouleversé. Et elle en était terrifiée. Les bruits s’estompèrent un peu autour d’elle, tout était devenu un peu plus calme, un peu plus mort.
Elle avait commis un meurtre, elle avait assassiné quelqu’un. Sa propre main avait abattu le poignard et déchiré la Vie. Elle claquait des dents et tremblait de tout son corps, pétrie par le froid et l’angoisse. Et elle s’exila dans le passé, elle nourrit son esprit de souvenirs doux, de réminiscences qui la réchaufferaient un petit peu.
Et le vent frais souffla dans ses cheveux tandis qu’elle faisait de la bicyclette avec son frère, suivant le sentier de la maison de campagne. Le pain tout chaud, la mie pleine de réconfort que sa mère lui tendait dans ses mains jointes. Et elle s’accroupissait pour embrasser ce petit bout de chou qu’elle aimait tant. Les tartes aux abricots à la pate croustillante qu’elle aimait tant manger au goûter. Elle se rappela la balançoire qui était derrière le vieux saule, le va et vient qu’elle faisait après dîner, baignée par la lumière du couchant. Puis les sorties dans les cafés avec ses amis de lycée, cette ambiance chargée de nostalgie - quand nous y repensons tous à un certain moment, notre seul péché refoulé par le passé, une envie qui liquéfie la chronologie (c’est cette chaîne de pensées, d’évènements et de fragments nostalgiques qui sont les fondements du flux de vie).
Le ciel gronda avec fracas, le bleu enlaça la terre et les immeubles. Le coup de tonnerre sonna encore comme un glas à ses oreilles, ses yeux se détournèrent de ce passé dans lequel elle s’était réfugiée un court instant. Elle re bascula dans la réalité avec violence, laissant le goût irrémédiablement illusoire des abricots confits dans sa bouche. Et elle le vit, cette grande silhouette mouvante de chaque instant, il était au fond de la ruelle, là ou celle ci débouche sur la rue. Le futur se tenait là, montrant ses trente-deux dents, vainqueur de l’incertitude, l’ultime avatar de l’instabilité. Notre poupée de chiffon se sentit écartelée par les chaines de la cause et de la conséquence, prise dans un engrenage qu’elle avait actionné malgré elle, et dont le mouvement était maintenant impossible à endiguer.
Elle se releva. De ses cheveux tombaient les gouttes du ciel triste, qui à leur tour s’écrasèrent sur le sol. Elle posa sa main sur le mur, et y laissa une trace rouge, comme l’on voit souvent de ces empreintes sur les parois des grottes préhistoriques. Mais cette empreinte là n’était pas le berceau de l’art, ni un témoignage de l’histoire, c’était la flaque verticale d’un esprit qui portait une culpabilité sans pareille. Le fardeau d’un meurtre.
Elle avança, lentement, vers le fond de la ruelle, et ne se retourna pas. Car elle savait très bien qu’elle ne pouvait pas faire demi tour, elle ne pouvait pas retourner d’où elle venait. Elle avait au moins appris ça, elle ne retournerait pas dans l’ombre. La pluie lui battait le visage. Elle avançait. Ses dents claquaient toujours à cause du froid démesuré. Elle avançait. L’espace vers lequel elle se dirigeait accueillerait les conséquences de son acte. Elle avançait. En définitive elle avança encore et encore. Et au creux de ses oreilles siffla le cri arraché par le poignard qu’elle avait jeté dans une poubelle un peu plus tôt. Et ses yeux se voilèrent de l’image d’un cadavre étendu sur la moquette de la chambre à coucher se vidant progressivement de son sang. Elle se revit faire quelques pas en arrière, claquer la porte et courir dans les escaliers de l’immeuble comme pour échapper à une malédiction. Puis une voisine, alertée par le cri, entra dans l’appartement et y trouva un homme gisant dans un lac noirâtre. Elle avait crié à son tour, et avertissant les autres voisins, puis le concierge, les sirènes stridentes de la police n’avaient pas tardé à retentir dans tout le quartier. Ils se mirent activement à rechercher la compagne du mort, que le concierge n’avait pas vu sortir de l’immeuble. Ils cherchèrent, cherchèrent et cherchèrent des heures durant, puis l’un d’eux trouva la porte de service entrouverte. La pluie commençait alors à tomber. C’est une poupée de peur qui s’éloignait en courant, à travers ce dédale de ruelles, tenant fermement l’arme à la main. Et elle se cogna, encore, encore et encore. Quelques murs entendirent un bruit d’acier retentissant dans une benne, puis leur silence fut troublé par cette femme qui courait, courait et courait encore. Rien à faire se dirent ils alors, le sang ne partirait pas.